Chapitre H (Hiver) Jeudi 1er décembre 2005
Jeudi 1er décembre 2005 (Elle)
Après le départ de Stan, je suis restée allongée sur mon lit à chercher son parfum dans mes draps. Un parfum boisé avec une pointe de cacao et de poivre, quelque chose d'envoûtant et de sucré. Je pensais à lui et à son sourire. A ses mains et à ses douces caresses. A sa bouche et à ses baisers enflammés. La sonnerie du téléphone fixe m'a sortie de cette douce rêverie. Comme d'habitude, j'ai laissé mon répondeur prendre le message. J'ai entendu quelqu'un pleurer puis cette même personne essayait désespérément de laisser un message. Ses sanglots ne lui permettaient pas d'émettre un son correct. Finalement j'ai décroché.
"-Allô?
- ...
- Qui est à l'appareil ?
- C'est...c'est...c'est moi, Sophie. Je suis devant ton appartement.
- Monte alors. Tu te souviens du code ? Je t'ouvre la porte d'entrée.
- Viens me chercher s'il te plaît. Je ne suis pas en mesure de faire un pas de plus.
- J'arrive. Ne bouge pas."
J'ai effectivement retrouvé Sophie devant la porte d'entrée. Son maquillage coulait sur son visage en larmes. Elle fixait le mur d'en face mais son regard semblait vide. Je l'ai prise par les épaules et je l'ai fait entrer à l'intérieur du hall. Elle s'est laissée emmener sans un mot comme un enfant. Ses sanglots devenaient de plus en plus forts au fur et à mesure que nous nous approchions de mon appartement. Je l'ai installée sur le canapé puis je lui ai apporté un paquet de mouchoirs. J'ai essuyé son visage grimaçant avec des lingettes de démaquillants. Pendant toute l'opération, elle n'a émis aucun son et je n'ai pas osé rompre ce silence. Je l'ai déshabillée comme un enfant. J'ai caressé ses cheveux pour l'apaiser. J'ai attendu qu'elle arrête de pleurer et qu'elle retrouve son calme. Elle a posé sa tête sur mes genoux et s'est finalement endormie avant même de me raconter ce qui lui était arrivé. Je l'ai longuement regardée dormir puis je me suis levée tout doucement. Je l'ai allongée sur le canapé et ai posé une couverture sur elle. A sa respiration régulière, rassurée, j'ai rejoint mon lit.
Mardi matin, Sophie a préparé le petit-déjeuner pour nous deux. Elle était en train de s'affairer dans la cuisine quand je me suis levée. Elle chantonnait et me souriait tout en tartinant les toasts. J'ai préféré ne rien lui demander et nous avons simplement pris notre café ensemble tout en parlant de la pluie et du beau temps parisien. Je n'ai pas cherché à la questionner sur ses larmes, elle n'a pas cherché à m'expliquer. Je n'avais aucune envie de lui tirer les vers du nez et j'ai préféré rester discrète sur son arrivée étrange de la veille. Elle m'a parlé du coup de fil qu'elle avait passé à l'homme mystérieux rencontré au café près du Jardin de Luxembourg. Visiblement le courant passait plutôt bien entre eux deux et elle avait même un rendez-vous prévu pour le week end. Pour ma part,je n'osais lui avouer ma relation avec Stan de peur de sa réaction. Nous nous sommes séparées devant la station du Métro Place d'Italie après un dernier sourire complice.
Dans la matinée au bureau, j'ai reçu un mail de Stan qui proposait un dîner dans un restaurant japonais avec Emilienne, son infirmière de Cochin. Je me suis souvenu de la douceur infinie qui se lisait dans ses yeux et cette pointe de gaieté pétillante qui la rendait attachante. J'ai eu envie de la revoir et j'ai évidemment répondu à Stan. Son mail m'a donné le sourire pour le reste de la journée, ses mots me donnaient des frissons. J'ai repris les dossiers avec le sourire. Ce sourire est resté sur mes lèvres jusqu'à ce que la porte de mon bureau s'ouvre sur Karine Levilain et mon boss. Elle venait d'obtenir un stage de quelques mois dans notre cabinet et on m'annonçait la lourde responsabilité de la chaperonner. J'étais ahurie de cette situation et je me demandais comment je pouvais m'en sortir sans faire d'éclat. La seule vision de cette étudiante dans mon propre bureau allait me donner des boutons. J'ai pris mon boss à part dans le couloir à la suite de cette annonce très surprenante. J'ai prétexté un emploi du temps trop surchargé pour la prendre sous mon aile et que par ailleurs, mon statut de professeur ne me permettait pas de la prendre en stage. Mon boss n'a fait aucune remarque et l'a emmenée dans le bureau d'à côté. Un vent de panique a failli souffler dans mon bureau ! Un SMS de Stan a heureusement illuminé le reste de la matinée.
"Je pense à toi et à tes lèvres douces. RDV, ce soir 19h30 au Métro Quatre-Septembre pour le resto jap avec Emi. Je dépose un baiser tendre sur ta bouche.Ton Stan"
Ces petites phrases m'ont redonné le sourire après l'épisode de mon ex-stagiaire de quelques minutes. Je n'ai pas osé sortir de mon bureau pour ne pas la croiser dans les couloirs et pour ne pas devoir lui adresser la parole par politesse. Dès midi, je me suis précipitée du cabinet pour me diriger vers la fac.
Mardi soir, j'ai rejoint donc au Métro Quatre-Septembre Stan tout excité et Emilienne tout aussi excitée à l'idée de nous revoir. Elle a affiché un grand sourire dès que nos yeux se sont croisés. Comme la dernière fois, elle m'a embrassée spontanément en faisant claquer ses baisers sur mes deux joues. Elle s'est jetée dans mes bras toujours avec cette affection douce et tendre. Après ces retrouvailles chaleureuses, nous nous sommes dirigés vers la rue Sainte Anne à la recherche d'un bon restaurant japonais. Ce n'était pas une tâche facile puisque cette rue regorge uniquement de restaurants japonais. Emilienne et moi avons laissé à Stan le soin de nous choisir le meilleur maître de sushi de toute la rue. Nous avons ri en nous installant devant notre table dressée à la japonaise, nous avons dû enlever nos chaussures et nous asseoir en tailleur devant la table basse. Cette position fort inconfortable nous a fait rire pendant de longues minutes et pour finir, nous avons carrément allongé nos jambes. Emilienne était émerveillée à la vue du grand plateau sur la table. Des couleurs et des saveurs venues d'ailleurs nous ont mis en appétit. Nous nous sommes jetés sur les sushi et les sashimi tout en discutant de la vie de chacun. Plus j'écoutais Emilienne, plus je ressentais de l'affection pour elle. Elle était d'une douceur et d'une fraîcheur incroyables. Elle savait mettre n'importe qui à l'aise et s'intéressait vraiment à beaucoup de choses. Elle nous a invités à venir l'écouter dans une lecture publique de ses poèmes prochainement. Quelques verres de saké sont venus clore cette soirée exquise. Nous étions tous les trois légèrement éméchés mais tellement heureux d'avoir pu passer la soirée ensemble et nous nous sommes promis d'en faire d'autres. Nous avons quitté notre amie devant la station du Métro Quatre-Septembre et nous nous sommes dirigés vers la station Opéra. Durant tout le trajet, ses yeux ne quittaient pas les miens, ses lèvres déposaient fréquemment un baiser délicat sur les miennes, sa main caressait la mienne. La séparation devant la porte de mon immeuble a été un moment difficile. Après un énième baiser langoureux, il est rentré chez son père et je suis rentrée dans mon appartement.
La première personne que j'ai croisée hier matin dans l'ascenseur a été l'étudiante blondasse. Elle a eu un grand sourire auquel j'ai répondu discrètement. Elle était habillée d'un tailleur noir avec un chemisier blanc. Elle portait des chaussures à talons hauts avec une certaine prestance. Elle semblait une des nôtres dans cette tenue à la fois classe et stricte.Elle avait envie d'engager visiblement une conversation avec moi mais je ne sais pas pourquoi je ne cessais de regarder fixement devant moi, l'air préoccupé. Arrivée à l'étage de mon bureau, je me suis dépêchée de m'éclipser pour ne plus l'entendre et la voir. Il y avait quelque chose en elle que je ne pouvais supporter. Philippe m'avait dit que je la voyais comme une rivale potentielle et que je la jalousais. Pour ma part, je crois tout simplement que son attitude et son arrogance me donnaient des boutons. Elle était l'archétype même de l'étudiante à haïr. En tout cas, j'étais de fort mauvaise humeur en débutant ma journée d'hier. Fort heureusement le reste de la journée n'a pas été aussi désagréable. Je me suis lancée dans les dossiers qui ne me laissaient très peu de répit donc j'ai totalement occulté cette fameuse stagiaire de ma pensée. En fait, j'ai tout fait pour ne pas m'aventurer dans les couloirs car je n'avais aucune envie de la croiser. Du reste, j'étais très occupée entre mon travail et les mails des autres folles dingues. Loraine, Delphine, Blandine et Sophie avaient décidé qu'il était plus que temps de nous retrouver autour d'un verre et de refaire le monde à notre sauce. Après une dizaines de mails de négociation, nous avons convenu de nous retrouver le soir même aux Marronniers.
Hier soir donc nous étions toutes autour d'un verre de Mojito sans aucune exception. Delphine a lâché son financier le temps d'une soirée tandis que Blandine son professeur de Maths. Sophie et Loraine en étaient à leur deuxième Mojito quand je suis arrivée la dernière aux Marronniers. Nous étions toutes heureuses de nous retrouver dans un de nos bars préférés même si nous avons eu beaucoup de mal à nous entendre car nous parlions toutes ensemble. Par ailleurs le bar était bondé et la musique d'ambiance n'était pas tellement discrète. Bien que je ne visse pas Blandine, j'ai réussi néanmoins à suivre ses quelques aventures avec son prof de maths tandis que je n'arrivais à rien entendre des péripéties italiennes de Loraine même si je voyais bien ses lèves bouger. Sophie a eu assez de toute cette cacophonie et nous a demandé de parler une par une afin que nous puissions connaître en détail la vie de chacune d'entre nous. De verre de Mojito en verre de Mojito, nous avons passé la soirée ainsi à écouter les histoires de coeur des unes et les rencontres des autres, des escapades en amoureux des unes et les voyages à la dernière minute des autres. Pour ma part, j'ai juste mentionné l'essayage de la robe de mariée de ma mère. Cette révélation à elle seule a recueilli beaucoup de remarques donc je n'avais pas eu besoin d'ajouter mes propres histoires. Malgré la bienveillance de mes amies, je n'avais pas envie de leur faire part de mon histoire secrète avec Stan, comme si j'avais honte de la leur révéler. Perdue dans mes pensées, je n'ai pas écouté la discussion passionnelle des autres qui essayaient de choisir un restaurant. Car la faim commençait à nous ronger. Depuis le début de la soirée, nous n'avions grignoté que quelques cacahuètes et cela ne suffisait pas à nous nourrir. Nous avons fini chez Marianne, non loin de là. Une soirée comme j'aime avec ceux que j'aime.
Si le réveil a été difficile ce matin, ce n'était rien à côté de la journée car j'ai cru qu'elle n'allait jamais se terminer. Entre mes cours à la fac, les dossiers qui m'attendaient au bureau, les nombreux coups de fils de ma mère à propos de ma tenue pour son propre mariage, je ne savais pas où donner de la tête. Les choses se sont enchaînées sans répit pour moi. Je n'ai même pas eu le temps de prendre un sandwich ce midi. Avec les autres filles, nous nous sommes auto-félicitées de la soirée d'hier et de notre amitié toujours vaillante par mail collectif pour aller plus vite. De cette journée, je n'ai reçu qu'un seul SMS de Stan.
"Pardon, j'étais très occupé hier et aujourd'hui. J'espère que tu vas bien. Je t'embrasse. Stan"
Ce message anodin m'a laissé perplexe tout à l'heure lorsque je l'ai reçu. D'apparence, il n'y a là rien d'alarmant mais rien d'enthousiasmant non plus. J'ai même presque senti un pincement au coeur. J'ai essayé de l'appeler sur son portable sans succès, je tombais systématiquement sur son répondeur auquel je n'ai laissé aucun message. J'ai finalement envoyé un SMS en guise de bonne soirée. Je ne m'inquiète pas puisqu'il m'a envoyé un message. J'aurai sans doute de ses nouvelles demain quand il allumera son téléphone.
Jeudi 1er décembre 2005 (Lui)
Nous sommes restés finalement bien sages sur son lit à parler de nous. Mes mains s'égaraient de temps en temps sur sa peau douce. Nous avons parlé comme si nos heures étaient comptées. Chaque fois qu'un sujet se terminait, nous trouvions un autre sujet de conversation rapidement. De temps en temps, nous laissions quelques silences s'installer entre nous pour mieux savourer la présence de l'autre. Je la dévorais des yeux. Ses yeux pétillaient et sa bouche riait de bon coeur. Un sourire sincère qui vous fait fondre en quelques instants. Pas un sourire forcé qui montre trop les dents. J'aurais aimé rester ainsi toute la nuit à ses cotés.
Mon père lisait le journal avec la TV allumée en fond sonore et la chaîne Hi-Fi chantonnant le Requiem de Gabriel Fauré. A ma vue, il a souri et m'a invité à le rejoindre sur le canapé.
"- As-tu passé une bonne soirée ?
- J'étais chez Margaux. Tu savais que son appartement n'était pas loin d'ici ?
- Oui, bien sûr. Comment va-t-elle ?
- Fatiguée de sa journée mais elle allait bien, très bien. Et toi ta soirée ?
- Léa m'a abandonnée, il y a déjà quelques heures. Je suis heureux de savoir que vous vous entendiez bien malgré votre différence d'âge. Considère que tu as à présent une grande soeur, petit veinard !
- Hum...
- Ah j'allais oublier. Tu as un ton premier rendez-vous avec ton nouveau psy demain. On m'a dit que c'était le meilleur et je veux bien le croire car j'ai obtenu ce rendez-vous avec beaucoup de difficultés.
- C'est à quelle heure ?
- Demain à 13h45. Je t'accompagne pour ton premier face-à-face donc ne t'inquiète pas."
Nous avons fini notre discussion sur d'autres sujets plus futiles: la robe de mariée de Léa. Mon père s'insurgeait d'être le seul à ne pas l'avoir vue, même pas en image. Je n'ai évidemment donné aucun détail à son grand désespoir. Le voir dans un état aussi exaspéré me faisait beaucoup rire et je savourais de voir la frustration gagner mon père. J'ai rejoint ma chambre en le laissant grognon. Sur le lit, j'ai souri en repensant à Margaux, à l'euphorie de mon père. En me couchant, je me considérais comme le plus heureux des hommes car tout semblait parfait.
Mardi matin, j'avais envie de faire des efforts physiques. Mon corps réclamait une fatigue saine. J'ai pris mes baskets et j'ai couru jusqu'au Jardin de Luxembourg. Je me sentais d'une humeur étrange. Tandis que je croisais tous ces étudiants sur leur chemin d'école et tous ces jeunes cadres dynamiques courir après les bus, je me suis demandé quand j'allais suivre ces troupeaux et avoir la même vie ennuyeuse qu'eux. Parce que je me rendais compte tout en les observant que ma vie n'étais qu'une succession de parenthèses qu'on ouvrait et qu'on fermait. Je n'ai jamais eu une vie normale de monsieur tout le monde. Perdu dans mes réflexions existentielles, je suis littéralement rentré dans quelqu'un. Mais j'étais étonné de n'entendre aucun cri et aucune insulte de l'autre personne. J'ai levé les yeux et j'ai vu le sourire d'Emilienne. Peut-être parce qu'elle ne portait pas sa blouse habituelle, elle me paraissait différente. Les cheveux au vent et dans une tenue moins médicale, elle ressemblait à n'importe qui. Tout sauf à une infirmière. Profitant de cette rencontre fortuite, je lui ai proposé de lui offrir un café. C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés devant un capuccino chaud au Starbucks des Gobelins. Nous avons repris nos discussions commencées à Cochin comme de vieux amis. Me souvenant de la promesse d'un resto japonais dans la rue Sainte Anne, je lui ai proposé de nous retrouver le soir-même. En la quittant, je me sentais plus léger qu'au réveil.
En début d'après-midi, mon père et moi étions en train de feuilleter les revues de la salle d'attente de mon nouveau psychiatre. La salle était plutôt petite avec une déco épurée: un canapé en cuir et une table basse en verre. Aux murs, quelques reproductions de grands peintres étaient sagement accrochées. Nous y étions les seules personnes alors que j'entendais des pas sourds et des claquements de portes au loin. A 13h45 précis, la porte s'est ouverte sur un homme d'une cinquantaine d'années. Il m'a simplement invité à le suivre dans un long couloir où je ne voyais que des portes. Je me suis demandé s'il y avait des patients derrière toutes ces portes et comment mon psy savait quelle porte ouvrir. Perdu dans mes pensées, je n'ai pas vu qu'il s'était arrêté devant une porte. Trente minutes plus tard, j'ai retrouvé mon père dans la salle d'attente où il étudiait ses nombreux dossiers. En sortant du cabinet, je lui ai demandé de me déposer sur le pont des arts car j'avais envie d'errer dans la capitale. J'avais plus que besoin d'être seul pour digérer cette première séance. Mon père l'a bien compris puisqu'il m'a laissé partir sans se poser de question.
J'ai traversé le pont des Arts avec les Gymnopédies d'Erik Satie dans les oreilles. Ces airs me permettaient de faire abstraction de la foule qui m'entourait et des bruits qui m'agressaient. Je me suis laissé emporter par le flot des touristes et j'ai atterri sans le vouloir au Louvre. Puis au jardin des Tuileries, à la Concorde, à la Madeleine, à l'Opéra... Ma montre indiquait 17 heures. Fatigué de ma promenade, je suis rentré dans le Café de la Paix. Encore deux heures avant le rdv. J'ai vaguement essayé de lire un roman que j'avais laissé dans une des poches de ma veste. J'ai commandé et bu plusieurs tasses de café. J'ai surtout observé les autres clients du café tout en feignant de lire. La plupart était des touristes américains ou japonais. Une seule cliente sortait du lot et attirait mon attention. A vue d'oeil, une petite trentaine habillée très chichement des pieds à la tête. Sa tenue respirait le bon goût. Visiblement elle s'adonnait au même jeu que moi. Elle se cachait derrière un écran d'ordinateur portable. Plusieurs fois nos regards se sont croisés avec un certain amusement dans ses yeux. J'ai vainement essayé de me replonger dans mon roman mais mes yeux revenaient sans cesse vers elle. Ses cheveux étaient savamment montés en chignon tandis que ses ongles sortaient d'un french manucure. Ses doigts fins ne portaient aucun séquelle de l'âge ou d'une quelconque corvée ménagère. Son port de tête gracile et parfait la rendait agaçante. Mais ce qui me fascinait le plus était ses yeux. Ils transpiraient une personnalité affirmée et transperçaient mon âme. Je me sentais fébrile chaque fois que nos regards se croisaient. Elle a pris l'initiative de me rejoindre en me demandant du feu pour sa cigarette qu'elle a sortie d'un étui en or. J'étais certain qu'elle avait un briquet assorti à son étui mais je me suis laissé entraîner dans son jeu et lui ai offert mon briquet. De plus près, ses yeux verts étaient encore plus perçants et plus fascinants. Obnubilé par sa présence, je n'ai pas vu tout de suite sa carte de visite près de mon roman. Je ne l'ai ramassée qu'une fois qu'elle eut quitté les lieux et l'ai rangée soigneusement dans mon porte-feuille.
Emilienne était à l'heure devant la station métro Quatre-Septembre. Elle avait toujours ce même sourire apaisant qui me donnait envie de la suivre jusqu'au bout du monde sans me poser de question. Nous étions dans un état d'excitation extrême qui a surpris Margaux lorsque celle-ci nous a rejoints. Je riais et hurlais de joie comme si je venais de prendre des cachets, complètement euphorique. Etait-ce à la vue de Margaux ou à l'idée de pouvoir montrer notre amour sans avoir peur de choquer quelqu'un ? En effet, Emilienne connaissait le lien qui m'unissait à ma belle amoureuse et était enchantée d'être au courant de notre liaison secrète. Elle ne voyait pas les différences qui nous séparaient. Au contraire, elle les considérait comme un plus par rapport aux couples conventionnels. Avec un naturel qui déconcertait Margaux, je lui ai pris la main et j'ai emmené ma petite troupe vers la rue Sainte Anne à la recherche du meilleur restaurant japonais. Je n'avais qu'une seule chose en tête: passer une bonne soirée avec elles. Je faisais abstraction de mes crises et de mes envies suicidaires au plus profond de moi car je ne voulais que de la légèreté, des rires et des éclats de joie. Mes invitées devaient avoir la même envie que moi puisqu'il n'était question que de lectures, de voyages, de cuisines et de vins. Nous ne nous sommes pas du tout entretenu sur mon dernier séjour à Cochin, de mon premier RDV avec mon nouveau psy, des médicaments et des traitements. J'étais amusé de voir les yeux de mon infirmière préférée s'agrandir devant la taille du plateau de sushis. Nous nous sommes battus en riant très fort de nos maladresses avec les baguettes. J'étais quand même le plus doué de nous trois. Les verres de saké ont définitivement fini de nous rendre joyeux et insouciants. Lorsque je me suis retrouvé seul avec Margaux dans le métro, j'ai senti une boule au fond de ma gorge. Une grosse boule d'angoisse et pourtant j'aurais dû être heureux à ses côtés. Malgré mes sourires et mes baisers, je n'avais qu'une seule envie: m'enfuir bien loin d'elle. Plus je la serrais contre moi, plus je me détachais d'elle comme si le charme s'était rompu entre nous. Malgré ce vide entre nous que je ressentais, j'essayais à nouveau de déposer mes lèvres sur les siennes, d'attraper ses mains à la recherche d'une quelconque sensation. La répétition de ces gestes amoureux ne faisait que confirmer ce que je craignais déjà. Lorsque je l'ai quittée devant la porte de son immeuble, j'étais soulagé de me retrouver seul.
Hier je ressentais le besoin de me retrouver seul et de faire le point. Je n'ai pas pu fermer l'oeil de toute la nuit, une grosse boule d'angoisse me paralysait. Je tournais sans cesse dans mon lit ne trouvant aucun sommeil et aucune paix. J'ai passé toute ma journée ainsi dans mon lit prétextant une petite forme. Le médecin que mon père a appelé à mon chevet a diagnostiqué une grande fatigue qui passerait après quelques jours de repos total.
Des questions m'assaillent sans cesse sans que je trouve de réponses satisfaisantes depuis hier. J'ai mal à la tête et je n'arrive pas à me concentrer. J'écoute un CD que je change aussitôt. Je feuillette des livres que je lis à peine, les lettres dansent devant mes yeux. Je n'arrête pas de bouger de ma chambre vers les autres pièces de l'appartement. Je m'allonge dans le lit puis je me vautre dans le canapé en cuir de mon père puis je finis assis dans le rocking-chair sur la terrasse. Le vent claque sur mes joues alors que j'écris ces mots dans ce carnet. J'ai fait l'effort de lui envoyer un texto afin de ne pas l'inquiéter puis j'ai éteint le portable. Je veux qu'on me laisse tranquille. Quelque chose est en train de m'échapper. Je n'ai envie de rien. Je me sens perdu.
